Sociologie et éducation

La sociologie nous enseigne qu'un processus éducatif symbolise un travail de culture qui se trouve étayer ou non par des imaginaires sociaux et collectifs, en fonction des contextes historiques et des circonstances politiques. Ce processus répond à une socialisation des dynamiques affectives qui traversent une société. Ce sont essentiellement des affects primaires, représentants des pulsions, limités en nombre - l’envie, l’amour, la haine, la peur, la colère, la tristesse - mais susceptibles d’une infinité d’expressions et de destins, de déplacements, de transformations et de complexifications, qui exigent un travail de culture et d'éducation. Nous vous proposerons dans les limites de cet article de blog de vous faire découvrir trois grands chercheurs (allemand, américain et français) qui ont profondément étudié ces enjeux.


Norbert Elias et la pacification des mœurs


La socialisation des affects va de pair avec la socialisation du corps et l’évolution des sociétés. Le corps est en effet l’objet d’un processus civilisateur que le sociologue allemand, Norbert Elias, a remarquablement bien décrit. Lorsqu’une société se civilise, diversifie ses fonctions sociales et élargit son réseau d’interdépendances, elle change ses « normes de sensibilité » : les mœurs s’adoucissent, la violence est refoulée, transformée, en faveur d’une régulation des dynamiques affectives. La socialisation des affects, par des codes symboliques, des règles de civilité, contraint les individus à « l’intériorisation des composantes sociales ». « L’orientation générale des changements de comportement, la direction dans laquelle s’engage le mouvement de la civilisation, sont partout les mêmes. Le changement se fait toujours dans le sens de l’autocontrôle plus ou moins automatique, d’une répression des pulsions du moment au profit d’une attitude prospective, de la mise en place d’un Surmoi différencié et permanent » [1].


La science comme toute création sublimatoire appelle aussi cette articulation entre les enjeux pulsionnels et un travail d'éducation : le pulsionnel, en partie ajourné, différé, détourné, transformé fait progresser la curiosité vers la connaissance et les désirs vers une pacification des mœurs [2]. La sublimation qui participe à cette transformation pulsionnelle prend son sens de cette dialectique de l'éducation et de l’intrapsychique. La maturation des individus est ainsi soumise à l’évolution historique du travail de culture qui s’inscrit dans le temps long des processus de démocratisation et de civilisation. Ces processus favorisent en ce sens, à certaines conditions éducatives, la construction du sujet par la transformation du plaisir et des modalités de satisfaction.


Erving Goffman et la structuration des interactions sociales


« Elias voit dans les règles de la civilité et de la politesse le concours de chaque individu au maintien de l’ordre dans une société, et l’expression de la nécessité des formes dans la vie sociale. Goffman examinant lui aussi la question de la tenue et de la déférence dit en substance la même chose qu’Elias dans le cadre d’une psychologie interactionniste ou encore, comme il le dit lui-même, d’une « version modernisée de la psychologie sociale de Durkheim » (Haroche, 1993). La sociologie de Goffman nous fait observer en effet comment le travail de culture et les processus d'éducation se manifestent et se produisent essentiellement dans la « structuration des interactions sociales ». Il montre, à cet égard, comment les formes d’interaction suivent des règles implicites qui ont des fonctions précises qui expriment l’ordre culturel. Ces règles sont au fondement du lien social, au-delà des ritualités des échanges de politesses. Le sociologue américain croit en ce sens remarquer dans toutes les interactions sociales une « règle de la tenue et de la déférence » qui se traduit quotidiennement par diverses « formes socialisées ».


Ce sont des « rites sociaux d’évitement et de présentation », des « accords de non empiétements », « d’inattention polie », des « échanges réparateurs », c’est à dire des prescriptions d’échanges par lesquels se manifeste finalement la considération réciproque. Le processus civilisateur s’incarne concrètement par ces minuscules faits sociaux codifiés pour protéger et développer le lien social. Ces « comportements cérémoniels » apparaissent comme les conditions objectives, environnementales, permettant aux individus de se reconnaître une valeur et de reconnaître celle d’autrui. Ces « fondements cérémoniels du moi » facilitent les « signes d’accréditation mutuelle » dans les différentes formes d’échanges et d’engagement. Pour Erving Goffman, le travail de culture pourrait idéalement s’incarner par ce qu’il appelle « la condition de félicité » de l’interaction qui récapitule le respect de l’ensemble des règles implicites qui structurent les différentes formes sociales d’interaction. L'éducation contribuerait ainsi à écarter la violence et à légitimer des mœurs plus civilisées [3].


Pierre Bourdieu et les improvisations de l'habitus


Pierre Bourdieu est un sociologue français qui cherche à faire entendre autrement le travail de culture et d'éducation : « plus il faudra mettre des formes, plus la conduite librement confiée aux improvisations de l’habitus cédera la place à la conduite expressément réglée par un rituel méthodiquement institué, voire codifié. Il suffit de penser au langage diplomatique ou aux règles protocolaires qui régissent les préséances et les bienséances dans les situations officielles » [4]. L’excès de formes empêchent les « improvisations de l’habitus », c'est à dire l'expression des structures sociales incorporées, les manières de vivre selon des dispositions sociales acquises.


Les habitus sur-déterminent, à l’insu des individus, des modes de représentation de la société et de sa position dans la société. Pour le sociologue, le travail de culture se spécifie et se développe ainsi en fonction de sa place dans un espace social, institué et légitimé, par un ordre établi. Il se traduit par exemple pour les classes bourgeoises par une plus grande « distance à la nécessité » et un « primat de la forme sur la substance ». Les classe moyennes ont un rapport plus inquiet à la culture, avec une tendance à imiter les classes dominantes. Les classes populaires font surtout le « choix du nécessaire ». La simplicité, le substantiel (le concret, la consistance, le roboratif, etc.) et la force physique (souvent associée au travail manuel) sont beaucoup plus valorisés que dans d'autres groupes sociaux. Les processus éducatifs contribuent aussi fortement à la « formation des habitus » et à la « distribution des ressources et des positions » dans la société. Par conséquent, l'attention portée au système éducatif est d'autant plus nécessaire qu'il contribue fortement à créer (de manière encore trop inégalitaire) les « conditions sociales de transmission et d’accès aux capitaux » (économiques, sociaux et culturels) [5].


Notes

[1] Elias, N. La dynamique de l’Occident, Pocket, 1977.

[2] Elias, N. La civilisation des mœurs, Calmann-Lévy, Agora, 1973.

[3] Goffman, E. Les rites d'interaction, Minuit, 1974.

[4] Bourdieu, P. « Habitus, code, codification » dans Actes de la recherche en sciences sociales,1986, n°64.

[5] Bourdieu, P. La distinction, Minuit, 1979.


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